Bilan de cinquante années de travaux de géographie physique de l’école du paysage d’Abidjan (Côte d’Ivoire) : réflexions épistémologiques à partir d’une recension bibliographique

Résumé

Dans le contexte actuel marqué par un intérêt de plus en plus croissant accordé aux faits anthropiques dans l’analyse de la dynamique des milieux et l’interdisciplinarité, les objets d’étude des disciplines scientifiques naturalistes et environnementalistes se rejoignent et s’entremêlent. Dans ce sillage, comment rester géographe ? Voici le nouveau challenge de la géographie physique en général et plus spécifiquement de la science du paysage en Côte d’Ivoire. Ainsi, cet article fait-il le bilan de l’évolution de cinquante années de travaux de géographie physique de l’école des paysages d’Abidjan. La méthodologie adoptée a consisté à une recension bibliographique de productions scientifiques de géographes naturalistes ivoiriens, suivie d’un dépouillement selon des orientations épistémologiques et un traitement informatique qui a permis d’obtenir des tableaux. Les résultats obtenus indiquent que l’école des paysages d’Abidjan s’intéresse de plus en plus à la thématique de gestion durable des ressources naturelles. Les questions traitées sont en lien avec la dynamique et les mutations dans l’occupation et l’utilisation du sol, y compris les conséquences sur la conservation de la biodiversité et la sécurité alimentaire. Les centres d’intérêts sont orientés vers cet axe de recherche qui représente 55,17% des thématiques traitées par les documents scientifiques consultés entre 2010 et 2020. La méthode d’étude globale et intégrée des milieux naturels tropicaux a dominé les approches méthodologiques dans les travaux scientifiques au cours de la période 1990 et 2000. Son taux d’utilisation se chiffre à 55% de l’ensemble des travaux de recherche au cours de cette période. Ce taux a chuté à 6% entre 2000 et 2010, puis à 3% entre 2010 et 2020. La nécessité de reformer et perpétuer l’approche globale et intégrée du milieu naturel se pose avec acuité.

Abstract

In a current context marked by an increasingly growing interest in anthropogenic facts in the analysis of environmental dynamics and interdisciplinarity, the objects of study of naturalist and environmentalist scientific disciplines come together and sometimes intertwine. In this wake, how can we remain a geographer? Here is the new challenge of physical geography in general and more specifically of landscape science in Ivory Coast. Thus, this article takes stock of the evolution of fifty years of physical geography work from the Abidjan landscape school. The methodology adopted essentially consisted of a bibliographic review of scientific productions of Ivorian natural geographers, followed by analysis according to epistemological orientations and computer processing which made it possible to obtain tables. The results obtained indicate that the Abidjan School of Landscapes is increasingly interested in the theme of sustainable management of natural resources. The issues addressed are related to the dynamics and changes in land occupation and use, including the consequences for biodiversity conservation and food security. The centers of interest are oriented towards this area of ​​research, which represents 55.17% of the themes covered by the scientific documents consulted between 2010 and 2020. The method of global and integrated study of tropical natural environments dominated methodological approaches in scientific work during the period 1990 and 2000. Its rate of use amounts to 55% of all research work during of this period. This rate fell by 6% between 2000 and 2010, then 3% between 2010 and 2020. The need to reform and perpetuate the global and integrated approach to the natural environment is acute.

Introduction

La science du paysage a vu le jour en 1975 dans un contexte de renouveau de la géographie physique trop enracinée dans les sciences naturelles (J-F RICHARD et N BEROUTCHACHVILI, 1996, p. 823). En effet, selon S.V. KALESNIK (1958, p. 386), la géographie physique était perçue comme une subdivision des sciences naturelles avant le début du XXème siècle. Elle portait son intérêt sur le fonctionnement, la structure et la répartition territoriale des composantes biophysiques de l’environnement naturel, notamment l’atmosphère, l'hydrosphère, la biosphère et la géosphère. Cet enracinement dans les sciences naturelles a abouti à une crise épistémologique. La Géographie physique était fortement critiquée par les géographes humanistes qui remettaient en cause sa géographicité. Pour P. PECH (2020, p. 67), ces derniers remettaient en question sa légitimité comme discipline géographique, la considérant comme une simple compilation de connaissances "techniques" plutôt qu'une analyse "humaine" de l'espace. Ils considéraient que l'étude du milieu naturel, sans prendre en compte l'influence humaine, était incomplète et ne permettait pas de comprendre pleinement les relations entre l'homme et son environnement naturel.

Cette crise a entraîné une transformation de la géographie physique, la rapprochant de la géographie humaine et élargissant son intérêt aux enjeux environnementaux. Cette longue mutation de la géographie physique a été marquée par la naissance des concepts de géosystème et de l’écologie du paysage. L’analyse du milieu naturel s’inscrit dans une vision systémique et une primauté est accordée à l’écologie et à la dynamique des paysages. Ce courant géo systémique apparaît en Russie à la fin des années 1960 et est introduit en France par Georges BERTRAND et Nicolas BEROUTCHACHVILI dans les années 1970 (N. BEROUTCHACHVILI, 1996, p. 823). Ce concept intègre l’écosystème et l’influence sur l’environnement. Le courant géo systémique fait émerger un nouvel objet d’étude ; celui du paysage objet d’étude scientifique. On est passé du paysage représenté, perçu, subjectif au paysage matériel et objectif ; c’est-à-dire résultant de la combinaison dynamique, instable d'éléments physique, biologique et anthropique qui, en réagissant dialectiquement les uns sur les autres font de lui un ensemble unique et indissociable (G. BERTRAND, 1968, p. 250).

Ce courant du paysage en géographie est formalisé par une équipe de spécialistes en sciences de la nature (pédologue, botaniste, géologue, géographe, climatologue) et donne lieu à la science du paysage. Sur le plan méthodologique, cette science géographique est caractérisée par une approche globale et intégrée qui vise à comprendre les facteurs d'organisation spatiale et du fonctionnement du milieu. En géographie physique, le paysage présente un contenant, forme topographique et un contenu, milieu naturel (contenu mésologique ou biogéographique). L’aspect géomorphologique du paysage tel que perçu par l’école « franco-africaine » d’étude du paysage associe l’aspect extérieur du modelé aux formations superficielles sous-jacentes.

A l’Institut de Géographie Tropicale de l’Université d’Abidjan, une équipe de chercheurs géographes dont Jean-François RICHARD, Jean-Charles FILLERON vont formaliser le paradigme du paysage en axe de recherche et de réflexion en le dotant d’un vocabulaire typologique, d’un objet d’étude et d’une méthodologie de collecte et de traitement de données. C’est l’avènement de l’école de géographie physique d’Abidjan ou l’école du paysage d’Abidjan. Selon J-F RICHARD (1991, p.11) cette méthode conçue en Afrique de l’Ouest a donné lieu à de nombreuses publications, tant méthodologiques (thèses) que pratiques (productions cartographiques). Elle s’est répandue dans d’autres régions intertropicales (Pacifique, Amérique du Sud).

Face aux enjeux planétaires actuels liés au réchauffement climatique et au développement durable, la géographie physique trouve un domaine d'application dans l'analyse et la gestion des grands problèmes environnementaux. Les thématiques traitées sont les risques naturels, les catastrophes naturelles, l'érosion côtière, les stratégies d'adaptation aux effets du réchauffement climatique, la gestion des ressources naturelles et la conservation de la biodiversité, l'impact de la variabilité des paramètres climatiques sur les ressources en eau, etc.

La géographie physique pratiquée à l’Institut de Géographie Tropicale connaît des mutations épistémologiques. La diversité des champs d’étude et la modernisation des outils et techniques de recherche en témoignent.

L’objet de cet article est de caractériser l’évolution épistémologique de l’école de géographie physique d’Abidjan.

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Date de parution
30 juin 2025